18 JUN 2018

Dans l’imaginaire collectif, griller une cigarette serait, pour les fumeurs, un moment de détente permettant de diminuer les effets du stress. Des chercheurs du laboratoire Neuroscience Paris-Seine* remettent en question cette idée en montrant que, chez la souris, l’exposition à la nicotine augmenterait au contraire la sensibilité au stress.

Stress et nicotine
La nicotine ne réduit pas le stress, elle l’augmente. © Shutterstock

La nicotine est une molécule présente dans le tabac qui, une fois dans le cerveau, se substitue à un neurotransmetteur, l’acétylcholine, et se fixe sur les récepteurs nicotiniques. Elle active alors certains neurones, notamment ceux impliqués dans la prise de décision, l’attention et la vigilance, mais surtout les neurones dopaminergiques du circuit de la récompense, impliqués dans la gestion de nos plaisirs.

C’est en grande partie parce que ces neurones dopaminergiques sont activés que la nicotine exerce son effet addictif et procurerait au fumeur un sentiment de bien-être qui contribuerait à diminuer, en apparence, les effets du stress. Mais, contrairement aux idées reçues selon lesquelles fumer permettrait de se détendre tandis que le manque de nicotine créerait un stress, les chercheurs de l’équipe Neurophysiologie et comportements ont récemment expliqué comment cette substance psychoactive augmenterait en réalité la sensibilité des individus au stress, et cela indépendamment des effets de manque.

Pour mettre en évidence ces résultats, les chercheurs ont d’abord observé qu'un stress social entraînait des modulations de l’activité des neurones dopaminergiques.

« Les effets du stress passent notamment par l’augmentation de l’activité du système dopaminergique. Si l’on bloque l’augmentation de cette activité, on bloque alors les effets du stress », explique Philippe Faure, directeur de l’équipe Neurophysiologie et comportements du laboratoire Neurosciences Paris-Seine.

Ils ont ainsi montré qu’en bloquant ces récepteurs nicotiniques situés sur les neurones dopaminergiques, un stress important, qui habituellement entraîne des effets visibles sur le comportement, ne provoquait pas de réponse chez la souris. Parallèlement, ils ont constaté que l’exposition à la nicotine augmentait l’activité des neurones dopaminergiques et exacerbait l’effet d’un stress même léger.

« Normalement, un stress important est nécessaire pour modifier le système dopaminergique et produire des effets sur le comportement, mais accompagné d’une exposition à la nicotine, même un stress léger suffit à obtenir ces résultats. Cela montre que fumer rendrait plus sensible aux effets du stress », explique Philippe Faure.

Si la nicotine augmente la vulnérabilité au stress, alors pour se détendre, suffit-il au fumeur de se débarrasser de ses cigarettes ?

« Certes, mais ce n’est pas si simple. D’un côté, on fume pour se détendre, mais l’exposition à la nicotine augmente le niveau de stress. De l’autre, le manque de nicotine, chez les fumeurs qui tentent d’arrêter, crée également un stress. Stress et dépendance à la nicotine sont des mécanismes qui s’auto-entretiennent et il est difficile de sortir de ce cercle vicieux », rappelle Philippe Faure.

La dépendance à la nicotine est une « maladie évolutive qui transforme petit à petit un individu », précise le chercheur. Cette dépendance répond à deux grands mécanismes : le premier est un mécanisme à court terme lié à la désensibilisation progressive des récepteurs à la nicotine : plus le récepteur nicotinique est stimulé par la consommation de cigarettes, moins il réagit à la nicotine et plus le nombre de récepteurs augmente pour compenser cette baisse d’activité.

Le second mécanisme est celui de la perte du contrôle : lorsqu’un individu fume régulièrement, son besoin de fumer va devenir compulsif. « Plus encore, l’exposition à la nicotine joue non seulement sur l’envie de cigarette, mais sur la prise de décision en général », précise le chercheur.

Si un arrêt de quelques semaines suffit généralement à rendre les récepteurs de nouveau sensibles, la perte des habitudes comportementales et des automatismes du fumeur est, elle, très difficile et beaucoup plus longue.

Après avoir mis en évidence le rôle des récepteurs nicotiniques dans les effets d’un stress social, les chercheurs espèrent à présent comprendre plus avant comment ces derniers agissent sur le système dopaminergique et à travers lui sur les comportements sociaux.

En savoir +

Nicotinic receptors mediate stress-nicotine detrimental interplay via dopamine cells’ activity, Carole Morel, Sebastian P. Fernandez, Fani Pantouli, Frank J. Meye, Fabio Marti, Stefania Tolu, Sebastien Parnaudeau, Hélène Marie, François Tronche, Uwe Maskos, Milena Moretti, Cecilia Gotti, Ming-Hu Han, Alexis Bailey, Manuel Mameli, Jacques Barik et Philippe Faure, Molecular Psychiatry, 25 juillet 2017, doi : 10.1038/MP.2017.145.

 

*Sorbonne Université/CNRS/Inserm