21 MARS 2019

Anxieux, curieux, ambitieux, timides…  Ces traits de caractère ne seraient pas le propre de l’homme. L’environnement social forgerait aussi la personnalité des animaux. C’est ce qu’a montré l’équipe Neurophysiologie et comportements de l’IBPS 1 en développant un dispositif expérimental innovant. Ces travaux leur ont valu le Prix La Recherche - Neurosciences 2019.

Pinguins
© Shutterstock - Philippe Faure

Selon les neurobiologistes, l’individualité correspond aux différences de traits comportementaux, stables dans le temps et dans des contextes variés, entre individus d’une même espèce. Mais comment émergent ces divergences et quels sont les facteurs qui déterminent les variations entre les individus ? Génétique et environnement s’entremêlent, comme le montre le simple fait que de vrais jumeaux, génétiquement identiques, peuvent avoir des personnalités différentes.

Les interactions sociales influencent la construction de la personnalité

Pour tenter de comprendre les mécanismes de l’individuation 2, les chercheurs ont construit un dispositif expérimental inédit : Souris City. Cet environnement dit « naturaliste » permet, à l’aide de techniques de détection automatique, d’analyser, de façon automatisée, le comportement d’un individu ou d’un groupe d’individus sur plusieurs mois sans intervention humaine.

Dans cette micro-ville pour rongeurs, les souris vivent à leur rythme. Souris City comporte plusieurs lieux de vie collective où elles peuvent dormir, se nourrir et se déplacer librement. Relié à cet environnement social par un chemin qui ne laisse passer qu’un animal à la fois, un labyrinthe en forme de T permet aux animaux de réaliser un test cognitif de manière isolée. Dans ce test, ils doivent choisir entre les deux bras du labyrinthe, l’un menant à de l’eau, l’autre à de l’eau sucrée, plus appétente.

Souris City
Souris City © Nicolas Torquet

En alternant régulièrement la place des deux boissons, les chercheurs ont observé l’émergence de stratégies différentes : certaines souris, très exploratrices, changent régulièrement de chemin, d’autres assez peu et d’autres quasiment jamais.

« Cela prouve qu’au sein d’un groupe d’individus génétiquement identiques, des profils comportementaux différents et stables émergent », précise Nicolas Torquet, ingénieur de recherche de l’équipe Neurophysiologie et Comportements.

Pour comprendre l’impact des interactions sociales sur le processus d’individuation, les chercheurs ont poursuivi leurs expériences en remaniant la composition des groupes de Souris City. Ils ont rassemblé d’un côté les souris les plus curieuses et de l’autre celles qui l’étaient le moins. Après quatre semaines, les profils comportementaux étaient redistribués au sein de chaque nouveau groupe. Des individus qui alternaient peu entre les deux bras du labyrinthe se sont mis à le faire dans ce nouvel environnement social et réciproquement. Le contexte social serait ainsi déterminant pour façonner les traits comportementaux individuels.

« Cette expérience montre que les traits individuels ne sont pas uniquement déterminés par la génétique ou les seuls hasards de la vie. Ils peuvent changer rapidement en fonction des défis sociaux et traduisent une adaptation », souligne Philippe Faure, directeur de l’équipe Neurophysiologie et Comportements.

Des différences inscrites dans l'activité cérébrale

Plus encore, cette individualité aurait une inscription biologique dans notre cerveau. Les chercheurs sont arrivés à cette conclusion en mesurant, chez les habitants de Souris City, l’activité des neurones dopaminergiques impliqués dans la prise de décision et la récompense. Ils ont observé une très forte corrélation entre le type de comportement adopté par chaque individu et l’activité de ces neurones : l’activité des neurones dopaminergique des souris peu exploratrices étant plus importante que celles des souris très exploratrices.

« Il y aurait une sorte de signature neuronale pour chaque profil comportemental », explique Nicolas Torquet.

Si la causalité entre l’activité cérébrale et le profil comportemental d’un individu n’est pas encore établie, cette découverte a en revanche des implications concrètes en sociologie et en psychologie. Spécialistes des addictions, les chercheurs de l’équipe Neurophysiologie et Comportements espèrent ainsi mesurer l’influence du profil comportemental sur la prédisposition à la prise de drogue.

« Nous allons regarder si des individus qui auraient des traits comportementaux particuliers et une activé des neurones dopaminergiques spécifique seraient davantage prédisposés à devenir addictes aux drogues ou non », concluent les chercheurs.

Pour en savoir +


1 Institut de biologie Paris-Seine (Sorbonne Université / CNRS / Inserm).

2 L’individuation est le processus permettant d’obtenir des individus différents.