31 JANV. 2019

A l’interface entre les sciences du langage, les sciences du vivant et les technologies, la zoosémiotique réunit les Sciences et les Lettres autour d’une ambition commune : l’étude des différentes formes de communication des animaux. Astrid Guillaume, maître de conférences (HDR) en sémiotique à Sorbonne Université, nous éclaire sur cette discipline transversale.

dauphin
© Shutterstock

La zoosémiotique a-t-elle un rôle à jouer dans une meilleure prise en compte du bien-être animal ?

Astrid Guillaume : La zoosémiotique contribue à une meilleure reconnaissance des intelligences des animaux et de leurs langages. Mais c’est surtout via des choix politiques, puis juridiques et économiques, que les animaux ressentiront les effets de ces recherches. Les recherches scientifiques prouvant que les animaux dans les élevages intensifs sont des êtres sentients [1] et fragiles en souffrance comme celles qui montrent que le réchauffement climatique n’est pas une vue de l’esprit existent depuis plus de cinquante ans.

Mais il y a, selon moi, une gêne et des intérêts financiers en jeu à ce que la frontière entre humains et animaux s’amenuise car cela remettrait en question différents types de comportements ou de structures commerciales. Une fois les intelligences ou les consciences des animaux bien actées pour tous, pourrons-nous continuer de nous comporter avec eux comme par le passé ? Si nous arrivons à parler leurs langues et à interagir efficacement avec eux, parviendrons-nous encore à les tuer et à les manger ? Ce type de recherches n’est pas sans incidence sur les comportements, mais le fait que ce soit le cas ne doit aucunement freiner ces recherches qui sont amenées à se développer dans les années qui viennent.

La zoosémiotique, késako ?

Née du croisement entre la zoologie et la sémiotique, la zoosémiotique étudie les signes, les symboles et les non-dits dans des contextes appliqués aux animaux. Elle est portée en France par la Société française de Zoosémiotique (SfZ) fondée en 2018 par Astrid Guillaume, sémioticienne à la faculté des Lettres de Sorbonne Université. Cette société qui réunit des chercheurs en sciences du langage, sciences du vivant et des technologies, s’articule autour de 5 grands axes : les échanges entre individus ou groupe d’une même espèce, les échanges entre individus ou groupe d’espèces différentes, la terminologie autour des espèces, la transmission de pratiques culturelles animalières et les relations entre cultures humaines et non-humaines (histoire, art, littérature, société, droit, philosophie, politique, sociologie, religions, psychologie, publicités, communication, robotique, IA, etc.).

Le grand public est de plus en plus informé de ces sujets. C’est un changement de cap sociétal que nous prenons en compte dans nos études en zoosémiotique sur les relations entre cultures humaines et non-humaines. Et parce que nous estimons que les résultats des recherches scientifiques doivent se confronter au plus grand nombre et pouvoir être compris de tous, nous ouvrons nos séminaires de zoosémiotique au grand public. Nous privilégions une science participative où chacun peut poser des questions ou faire des remarques à notre équipe.

En quoi la zoosémiotique permet-elle de rapprocher les Sciences et les Lettres ?

A. G. : En intégrant les animaux non-humains dans tous les champs de recherche, la zoosémiotique décloisonne les approches « sciences » vs « lettres » vs « technologie ». Elle permet une nouvelle forme de rencontres entre les chercheurs de ces différents domaines et leur offre un enrichissement scientifique mutuel indéniable.

A travers plusieurs colloques organisés par la SfZ, un dialogue s’est ouvert entre d’un côté des éthologues, zoobiologistes, vétérinaires comportementalistes et de l’autres des linguistes, historiens, littéraires, philosophes, juristes. Nous nous sommes aperçus que nous ne parlions pas le même langage, que nous ne mettions pas les mêmes définitions derrière les mots et que bien des incompréhensions venaient du simple fait que des champs de recherche ne se côtoyaient pas.

Comment travaillez-vous concrètement avec les chercheurs d’autres disciplines ?

A. G. : Je lis leurs travaux et les écoute discuter. Quand je constate qu’il y a des imprécisions voire des vides lexicaux, nous réfléchissons ensemble à la création de nouveaux mots pour remplacer des termes comme « chant », le mot passe-partout pour qualifier les émissions sonores de tous les oiseaux et de tous les cétacés. Les oiseaux et les baleines ne chantent pas au sens de l’humain qui fait sa chansonnette, ils émettent des « sons » avec des sens précis qu’il faut nommer. Car nommer, c’est faire exister. Et lorsque nous ne pouvons nommer une chose, une pensée, une émotion, nous la nions.

C’est dans cette perspective que je dirige depuis peu la commission de terminologie et de néologie sur la culture et le comportement animaliers au sein du Ministère de la Culture. Cette commission qui regroupe des chercheurs des sciences du vivant et des sciences du langage a pour ambition d’enrichir le lexique en lien avec les découvertes sur les émotions et les langages des animaux.

Je présente, par la suite, aux chercheurs les théories et la terminologie des sciences du langage. Nous étudions leurs travaux pour y appliquer ces théories qui permettent d’avoir une autre approche sur les animaux. En retour, les travaux des éthologues nous inspirent de nouvelles théories en sciences du langage qui peuvent enrichir les méthodes d’approche des scientifiques mais aussi des linguistes.

Des start-up cherchent à appliquer l’intelligence artificielle (IA) aux langages des animaux. Comment cette technologie participe-t-elle aux avancées zoosémiotiques ?

A. G. : L’intelligence artificielle et la robotique animaloïde (qui s’inspire des animaux) s’inscrivent complètement dans notre avenir. Des programmes de recherche en IA ont pour objectif de comprendre des langages des animaux. Je dirige d’ailleurs deux thèses sur ces questions.

Aza Raskin concepteur de logiciels et d’outils techniques dans le domaine des réseaux sociaux et dans la conception de Mozilla Firefox et Britt Selvitelle, ingénieur fondateur de Twitter, font déjà des recherches avec l’IA pour « traduire » ce que les animaux expriment. Ce travail repose sur l’analyse de 70 langues humaines et 50.000 heures d’enregistrements de baleines à bosse et d’éléphants du Congo.

Une startup suédoise, Gavagai AB, travaille également sur ces sujets [2] avec les dauphins. En partenariat avec le KTH Royal Institute of Technology de Stockholm, l’entreprise s’est lancée dans un projet qui doit durer quatre ans, afin de permettre la compréhension du langage de ces mammifères marins par l’IA. Parce qu’ils s’expriment avec des phrases composées de mots dans un ordre précis, la langue des dauphins, est selon la start-up, comparable au langage humain. Ils marquent même des pauses pour se laisser parler.

La SfZ travaille avec entre autre le Japon et l’Espagne sur des projets avec des chevaux et des primates.


[1] « Les animaux, ces êtres doués de sentience », Astrid Guillaume et Dr Anne-Claire Gagnon, The Conversation.

[2] « Une intelligence artificielle pourrait comprendre la langue des dauphins d’ici 2021 », Nelly Lesage, 2017.

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