01 JUIN 2018

Médecin épidémiologiste et directeur de recherche à l’Inserm, Pierre Chauvin est responsable de l’équipe de recherche en épidémiologie sociale(ERES)* de l’Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique**. Il s’intéresse aux différents déterminants sociaux et territoriaux de la santé et du recours aux soins en milieu urbain, et travaille également sur l’étude de la santé et des besoins de soins des populations vulnérables.

Pierre Chauvin
Pierre Chauvin © Pierre Kitmacher

Comment êtes-vous devenu chercheur en épidémiologie sociale ?

Pierre Chauvin : Initialement, je me destinais à la médecine générale. Lors de mon service militaire, j’ai choisi la médecine de brousse en Afrique où j’ai découvert l’épidémiologie et la vaccinologie de terrain. De retour en France, après une formation complémentaire en statistiques, j’ai obtenu une thèse dans un laboratoire d’épidémiologie de Sorbonne Université (ex UPMC).

J’ai d’abord travaillé sur les maladies transmissibles et la surveillance épidémiologique. En parallèle, j’ai continué l’épidémiologie de terrain en Afrique et dans des camps de réfugiés.

Puis, j’ai commencé à m’intéresser à la situation sanitaire et aux parcours de soins de populations vulnérables en France. A l’époque, peu de travaux existaient sur ces populations invisibles dans les statistiques de santé officielles.

Je suis donc passé de l’épidémiologie des maladies transmissibles à l’épidémiologie des populations vulnérables avec la volonté de montrer, à travers une approche multidimensionnelle, leur diversité, la complexité de leurs trajectoires et leurs besoins sanitaires.

Que vous a apporté ce travail de recherche auprès de populations vulnérables ?

P.C. : En travaillant sur le terrain auprès de ces populations, j’ai rencontré des sociologues de la santé avec qui j’ai commencé à collaborer. Cela a été un enrichissement mutuel entre l’épidémiologie et la sociologie.

Nous avons décrit les situations sociales de ces personnes, leurs trajectoires familiale, professionnelle et migratoire. Nous les avons aussi interrogés sur leurs liens sociaux et leurs expériences antérieures de la maladie - personnelle ou familiale. Nous avions l’intuition que, en plus de l’obstacle financier, ces facteurs avaient une importance dans le recours - ou l’absence de recours - aux soins.

Vous avez reçu le prix de la recherche médicale de la Ville de Paris pour le programme de recherche SIRS - Santé, inégalités et ruptures sociales ? Quels étaient les enjeux de ces travaux ?

P.C. : A travers ce programme, nous avons montré que les facteurs socio-contextuels identifiés dans les populations vulnérables comme ayant un impact réel sur l’accès aux soins, se retrouvaient également dans la population générale de l’agglomération parisienne. Au-delà des simples facteurs économiques et financiers, nous retrouvions ainsi :

  • les trajectoires familiales migratoires
  • l’environnement résidentiel (offre de soins, caractéristiques sociales des habitants de leur quartier, environnement alimentaire, etc.)
  • les liens sociaux (fréquence des contacts sociaux, isolement perçu, étendue du réseau social, sources de soutien social, etc.)

Vous avez également démontré que l’isolement social pouvait être un facteur de risque. Quelles réponses apportées à ces inégalités sociales ?

P.C. : Des réponses, parfois simples et peu coûteuses, existent déjà. Par exemple, des associations ont développé depuis longtemps des actions de proximité et/ou de médiation en santé pour aller vers les personnes les plus à l’écart de l’offre de soins. Des « femmes relais », par exemple, vont dans certains quartiers à la rencontre de femmes qui spontanément ne vont pas se faire dépister pour les cancers féminins. Malheureusement, ces actions, parfois anciennes, ne sont ni généralisées à toutes les personnes qui en auraient besoin, ni soutenues sur le long cours.

Peut-on estimer que l’accès aux soins en France est inégalitaire ?

P.C. : Nous avons, en France, la chance d’avoir un système de santé qui garantit une certaine égalité d’accès aux soins, contrairement à d’autres pays. Mais, malgré cela, bien des inégalités persistent.

Des dispositifs comme la Couverture maladie universelle ou l’Aide médicale d’Etat ont fait reculer les difficultés financières d’accès aux soins pour les plus démunis, mais le reste à charge – ce qui n’est pas remboursé par la sécurité sociale - pèse lourdement sur les revenus faibles et demeure un obstacle pour les plus modestes, y compris, et même plus encore, pour les personnes en affection de longue durée.

Quelle sera la suite de vos recherches ?

P.C. : Nous allons continuer à travailler sur les facteurs socio-contextuels que nous avons identifiés et nous intéresser à un quatrième facteur, celui des conditions de travail. Nous souhaitons aussi travailler sur la question des discriminations comme déterminant, également, de la santé et du recours aux soins.

 


*Si l’épidémiologie étudie les problèmes de santé dans les populations, leur fréquence, leur distribution dans le temps et l’espace et les facteurs influant sur la santé et les maladies, l’épidémiologie sociale s’intéresse, quant à elle, aux conditions vie et aux facteurs sociaux comme facteurs de risques en santé.

**Sorbonne Université/Inserm