17 SEPT. 2019

Nommée officier de la Légion d’Honneur, la professeure émérite en mathématiques appliquées, Nicole El Karoui, a fêté cette année à Sorbonne Université ses 3x25 ans. Pionnière des mathématiques financières, elle se penche sur la nécessité de faire sortir les femmes scientifiques de l’ombre.

Nicole El Karoui
Nicole El Karoui © Sorbonne Université - Pierre Kitmacher

24 % parmi les professeurs d’université et 6 % parmi les présidents d’organismes publics de recherche. Quelle est votre réaction face à ces chiffres et que proposez-vous pour changer les choses ?

Nicole El Karoui : Il y a un besoin majeur de femmes en sciences et en particulier dans la recherche en mathématiques, masculine à plus de 85 %. L’humanité ne peut se priver de la moitié de son intelligence. Ayant eu la chance de co-rédiger ma thèse avec deux garçons, je sais à quel point la diversité de nos points de vue, la confrontation de nos différences, la complémentarité de nos personnalités constituent notre force.

Faire travailler les hommes et les femmes ensemble en sciences me paraît donc primordial. Nous pourrions, par exemple, faire en sorte que les contrats de financement pour la recherche ne soient accordés que lorsqu’ils sont portés à la fois par une femme et un homme.

Il faut également regarder ce qui se passe au sommet de la hiérarchie, au niveau de ceux qui ont le pouvoir. C’est là que l’écart se creuse. C’est pourquoi il est essentiel que les femmes scientifiques sortent de l’ombre et occupent des postes à responsabilité. En discutant avec des DRH d’entreprises, plusieurs m’ont dit que lorsque la parité a été imposée dans les conseils d’administration, elle est rapidement devenue un mode de fonctionnement, une norme pour l’ensemble de l’entreprise. Il me semble que nous devrions suivre ce modèle dans les laboratoires.

Pourquoi est-ce si important selon vous de former les femmes en mathématiques ? 

N. E. K. : Avec l’explosion du big data, nous vivons aujourd’hui une situation similaire à ce qui s’est passé dans les années 80 avec la finance. Un champ nouveau se créé et avec lui d’infinies possibilités de jobs. Il faut que les femmes s’en saisissent et que les lycéennes prennent conscience que dans les dix prochaines années, elles pourront être recrutées sur ces nouveaux métiers, y compris sur des postes à responsabilité. Celles qui n’auront pas la culture des données risquent d’être pénalisées. C’est pourquoi il est important que toutes acquièrent un bagage scientifique de base.

Il est donc nécessaire de leur donner le goût des maths dès le plus jeune âge. Je crois beaucoup à la transmission de nos passions et trouve très intéressant le fait que, dans certaines écoles, des mathématiciens interviennent auprès d’instituteurs pour démystifier cette discipline, stimuler les élèves les plus rapides et soutenir les plus faibles.

Et vous, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous tourner vers les mathématiques et les probabilités ?

N. E. K. : J’étais d’abord une littéraire. Je faisais du français, du latin et du grec, comme tous les bons élèves à l’époque. Ce n’est qu’au lycée que j’ai pu faire des mathématiques renforcées. Après avoir longtemps hésité avec la philosophie, je me suis finalement inscrite en prépa scientifique.  

C’est là que j’ai réellement découvert le plaisir de faire des maths, comme un pianiste qui, après avoir fait des gammes pendant des années, joue son premier morceau. J’ai pris conscience que l’abstraction mathématique permettait de se libérer du réel et de rapprocher des domaines qui n’ont rien à voir. C’est aussi en maths sup que pour la première fois j’ai partagé les bancs de la classe avec des garçons.

J’ai ensuite eu un coup de foudre pour les probabilités à l’Ecole Normale Supérieure. Faire des maths sur le hasard me paraissait fou. J’aimais l’idée de mêler la puissance de la démonstration mathématique à l’incertitude de l’aléatoire.

Vous êtes une mathématicienne de renom, mais aussi la mère de cinq enfants. Comment avez-vous concilié au quotidien ces deux casquettes ?

N. E. K. : Je ne me voyais pas faire que des mathématiques dans ma vie. J’ai d’ailleurs eu mes deux premiers enfants durant ma thèse. Cela n’a pas toujours été facile, notamment quand je piétinais pendant des mois sur une question mathématique et qu’il fallait continuer à gérer le quotidien. Mais le fait d’avoir cinq enfants m’a permis de toujours garder pied avec la réalité, de recentrer mes priorités et d’apprendre à rapidement trier ce qui est important.

Au laboratoire, j’ai eu la chance de ne pas être la seule femme. A plusieurs, nous avons réussi à faire bouger des petites choses, comme l’heure des réunions d’équipe pour aller chercher les enfants.

Il y a bientôt 30 ans, vous avez créé le master Probabilités et Finance qui porte votre nom. Pouvez-vous nous raconter l’histoire de ce fleuron de l’enseignement de Sorbonne Université ?

N. E. K. : Les premières formations en mathématiques financières ont quasiment toutes étaient portées par des femmes. A l’époque, beaucoup de mathématiciens voyaient d’un mauvais œil le monde de la finance et reléguaient les probabilités au rang de simples applications sans valeur scientifique. En tant que femmes, nous avions donc le champ libre pour travailler dans ce domaine. Je me suis trouvée au bon endroit, au bon moment.

Dans les années 80, les marchés financiers venaient de se créer en France. Nous vivions une période qui ressemblait à celles des startups d’aujourd’hui. Les premiers PC faisaient leur apparition, nous étions en pleine révolution informatique et de nouvelles idées émergeaient en finance. Ils avaient besoin de mathématiciens pour décrire les mouvements aléatoires des marchés.

Avec d’autres femmes, je menais au laboratoire de probabilités de Jussieu des recherches sur l’optimisation stochastique. En d’autres termes, nous cherchions à modéliser le hasard en créant de véritables outils probabilistes. Notre culture mathématique était très proche de ce dont les marchés avaient besoin.

J’ai décidé de faire un semestre sabbatique dans une banque. J’y ai rencontré des traders, des spécialistes des taux et de la dette. Puis je suis revenue à l’université pour y monter, comme plusieurs mathématiciennes dans d’autres établissements, un master qui réunissait le monde des probabilités et celui de la finance.

En tant que mathématicienne, vous représentez un exemple pour nombre de jeunes femmes. En quoi est-ce important, selon vous, d’avoir des modèles féminins en science ?

N. E. K. : Il faut que les femmes se mettent en avant, prennent la parole dans les universités, dans les médias, partout, afin que les filles aient des modèles de réussite dans lesquels se projeter. C’est de cette façon que l’on pourra déconstruire les stéréotypes et les idées-reçues. Et il y a du travail ! En prépa, je me souviens que nous avions beau être dans les dix premières en mathématiques, les garçons s’évertuaient encore à nous expliquer que les filles ne pouvaient pas être bonnes dans cette discipline ! Les mentalités changent tout doucement, mais il ne faut pas baisser la garde.