08 NOV. 2018

Vagues de chaleur, pluies diluviennes, ouragans violents, ces évènements de plus en plus fréquents ne sont que les prémisses du changement climatique qui apparaît aujourd’hui comme inéluctable. Pourtant, un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)* publié en octobre 2018 laisse penser qu’il reste encore une chance ténue d’agir pour limiter le réchauffement de la planète. Deux experts de Sorbonne Université, le professeur Hervé Le Treut, climatologue et directeur de l'institut Pierre-Simon Laplace (IPSL) et Luc Abbadie, professeur d’écologie et directeur de l’institut d’écologie et des sciences de l’environnement (IEES), nous éclairent sur la question complexe du changement climatique.

ours polaire
Le maintien de la température planétaire sous la barre de 1,5°C ne sera possible qu’au prix de transformations radicales © Shutterstock

Le changement climatique, un processus lent et irréversible

Aujourd’hui à +1°C, l’augmentation de la température du globe est un processus lent et discret. Il faut du temps à l’atmosphère et à l’océan pour se réchauffer. C’est pourquoi les conséquences majeures de ce changement climatique ne sont pas encore visibles.

Résultats du cumul dans l’atmosphère de gaz à effet de serre (GES) émis tout au long des dernières décennies, les phénomènes actuels comme les sécheresses, les ouragans, les inondations, etc. ne sont, en réalité, que les premiers symptômes qui confirment le diagnostic porté depuis les années 70 ou 80 par les modèles. Mais la véritable fièvre climatique n’arrivera, selon les experts, que d’ici quelques décennies.

Ce changement lent est largement inéluctable. La quantité annuelle de C02 rejetée dans l’atmosphère a été multipliée par 10 depuis 1950. Comme le C02 reste un siècle dans l’atmosphère, les tonnes de carbone rejetées se cumulent chaque année de manière croissante.

« Nous ne pouvons déjà plus changer ce qui se passera dans 20 ou 30 ans. Le problème du changement climatique est cumulatif et irréversible », affirme Hervé Le Treut.

Avec une démographie qui augmente de plus en plus vite pour atteindre dans quelques décennies 9 milliards d’habitants sur Terre, le problème ne fait que s’amplifier et se complexifier avec le temps.

Que signifie 0.5°C de différence dans le réchauffement climatique ?

Lors des négociations de 2009 à Copenhague, les pays ont adopté l’objectif de maintenir une élévation de la température moyenne planétaire en-dessous de 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Au-delà de ce seuil, les risques du réchauffement augmentent considérablement. Six ans plus tard, lors du sommet de Paris, les pays les plus vulnérables face au changement climatique ont demandé un rapport au GIEC sur un maintien de la température sous un seuil de 1,5°C afin de fixer des objectifs internationaux qui prennent en compte les situations les plus précaires.

L’apport scientifique majeur de ce rapport du GIEC, publié en octobre 2018, est d’appréhender ce que représente 0,5°C en termes d’impact pour la planète et d’étudier ce que cela veut dire au niveau des objectifs à tenir.

Conséquences du réchauffement climatique à 1,5°C ou 2°C

Réchauffement

+1,5°C

+2°C

Hausse du niveau de la mer d’ici 2100

De 26 à 77 cm

10 cm de plus

Fonte complète de la banquise arctique en été

Une fois par siècle

Une fois par décennie

Perte des récifs coralliens

De 70 à 90%

Jusqu’à 99%

Vagues de chaleur

Plus chaudes de 3°C

Plus chaudes de 4°C

Pluies torrentielles

 

Risque plus élevé

Perte de la biodiversité

4% des vertébrés, 6% des insectes, 8% des plantes

8% des vertébrés, 18% des insectes, 16% des plantes

Cultures céréalières

 

Baisse de rendement plus importante notamment en Afrique subsaharienne, Asie du Sud-Est et Amérique latine

Pêche

Réduction de 1,5 million de tonnes par an

Réduction de 3 millions de tonnes par an

Des transitions sans précédent dans une approche globale du problème climatique

Le maintien de la température planétaire sous la barre de 1,5°C ne serait possible, selon le GIEC, qu’au prix de transformations radicales. En effet, pour respecter cet objectif, il faudrait que les émissions mondiales de GES décroissent bien avant 2030 pour disparaître complètement en 2050, ce qui, d’après les experts, semble peu réaliste.

Avant de mettre en œuvre des solutions radicales, il est nécessaire, selon Luc Abbadie et Hervé Le Treut, de prendre le temps de considérer la question du changement climatique dans sa globalité. En agissant dans l’urgence sans prendre en compte la complexité du problème, « le risque est de générer des solutions qui peuvent représenter de véritables catastrophes écologiques, précise Luc Abbadie. Les solutions miracles n’existent pas. Nous sommes face à un faisceau de problèmes qu’il faut aborder de façon systémique. »

Ainsi, pour diminuer la quantité de C02 dans l’atmosphère, l’une des solutions préconisées par le GIEC, est d’avoir recours à des technologies d’émissions négatives. Cette technique consiste à recapturer du C02 atmosphérique grâce à la photosynthèse et par l’accroissement des surfaces forestières. Or cette reforestation entre en conflit direct avec la future extension des surfaces agricoles nécessaire pour faire face à l’augmentation de 50% des besoins alimentaires d’ici 2050.

« Nous sommes confrontés à un problème climatique, mais aussi à des problèmes sociaux, démographiques, politiques, ajoute Hervé Le Treut. Nous ne pourrons pas tout faire : préserver la biodiversité, arrêter totalement les GES, maintenir une paix sociale. Le futur devant nous est un futur de choix et d’arbitrages. Nous serons obligés de transiger entre des risques sociaux, écologiques, climatiques, etc. »

Envisager des solutions à différentes échelles

Parce que le problème climatique se joue simultanément à des échelles très différentes, les réponses doivent être envisagées à différents niveaux.

« Comme le système politique est mondialisé, nous avons à la fois besoin de grandes réunions internationales pour réfléchir ensemble aux enjeux de la planète et d’une échelle nationale pour défendre nos intérêts en tant que pays, affirme Hervé Le Treut. C’est aussi à l’échelle nationale que la production de l’énergie se réfléchit. Parallèlement, l’échelle régionale est essentielle parce que c’est celle des impacts directs du changement climatique, et celle d’une partie des solutions. »

Selon Hervé Le Treut, c’est à cette échelle locale que peuvent mieux se penser les questions d’urbanisme, d’habitat, d’agriculture ou encore des transports, enjeux majeurs dans la réduction des GES. C’est là qu’il est possible de proposer des solutions concrètes et d’arbitrer des choix en fonction des spécificités de chaque territoire.

Enfin, il ne faut pas oublier, pour Luc Abbadie, le niveau du simple citoyen : « chacun d’entre nous a une responsabilité pour lutter, à son niveau, contre le gaspillage, notamment alimentaire, et faire des choix dans son mode de vie ».

developpement durable
La transition exigée par le changement climatique nécessite des savoirs nouveaux © Shutterstock

Une opportunité pour innover

Si la prise de conscience individuelle sur le changement climatique a beaucoup augmenté ces dernières années, le besoin de sensibiliser et d’éduquer sur le sujet demeure. Dans cette prise de conscience, les universités ont un rôle à jouer, celui d’éclairer le grand public sur la complexité des choix à faire et la nécessité de les débattre.

« L’action ne peut pas se faire sans une compréhension globale. C’est notre devoir d’universitaires d’évaluer les solutions et de diffuser les savoirs pour que la société s’en saisisse et fasse avancer les débats », affirme Luc Abbadie. Nous avons une responsabilité importante : celle de former les citoyens et les décideurs de demain ».

Selon Hervé Le Treut, il faut également développer la continuité entre la recherche et les applications dans la société, faire de la recherche opérationnalisée. La transition exigée par le changement climatique nécessite des savoirs nouveaux. Les universitaires ouvrent des pistes scientifiques dont ils communiquent et valorisent les résultats pour apporter une contribution efficace à la transition environnementale.

C’est d’ailleurs ce que propose l’institut de la transition environnementale à Sorbonne Université. En s’appuyant sur 54 laboratoires et environ 2 000 chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants et ingénieurs de Sorbonne Université directement concernés, cet institut ambitionne de devenir une plateforme d’interactions entre science et société. Grâce à des approches interdisciplinaires, l’ITE souhaite confronter, enrichir et articuler les différentes facettes de la transition pour faire en sorte que l’innovation scientifique produite au quotidien dans les laboratoires débouche sur des solutions opérationnelles pour les citoyens.

Catastrophe annoncée, cette crise due au changement climatique peut donc aussi être vue comme une opportunité pour innover.

« Si la France devient moteur et prend de l’avance dans le changement, elle deviendra normative et compétitive. L’innovation pour lutter contre le changement climatique peut être vu comme un axe de développement puissant et stratégique pour le pays. C’est une invitation à construire des choses différentes, à repenser entièrement le système », affirme Luc Abbadie.


* Créé en 1988, le GIEC évalue l’état des connaissances scientifiques, techniques et socio-économiques sur les changements climatiques, leurs causes et leurs répercussions. Il identifie les moyens de limiter l’ampleur du réchauffement et les possibilités de s’adapter aux changements attendus.