08 JUIL. 2019

150 experts de l’IPBES 1 ont publié le 6 mai dernier un rapport alarmant sur l’état de la biodiversité. Maître de conférences à Sorbonne Université et membre du centre d’écologie et des sciences de la conservation2, Jean-Baptiste Mihoub fait partie du groupe d’experts Geo Bon 3, cheville ouvrière de l’IPBES. Il apporte son éclairage sur les dessous de cette sixième extinction de masse.

Hérisson
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« Sur les 10 à 20 millions d’espèces qui existent sur la planète entre 500 000 et 1 million sont menacées d’extinction dans les prochaines décennies, ce qui représente 50% des espèces connues », affirme Jean-Baptiste Mihoub.

S’il y a des disparités selon les espèces et les régions, toutes connaissent un déclin. Depuis les années 70, 60% des populations de vertébrés ont disparu, et jusqu’à 83 % pour les espèces d’eau douce. En Allemagne, des chercheurs ont constaté une diminution de 85% de la biomasse d’insectes en seulement 30 ans. Plus inquiétant encore, les espèces qui ne sont pas encore considérées aujourd’hui comme menacées d’extinction ont diminué de plus de 30%. Et certaines autrefois communes tendent à s’effondrer, comme par exemple les hérissons qui ont perdu 90% de leur population au Royaume-Uni depuis les années 50.

« Nous sommes à l’aube d’une sixième extinction qui met en péril l’équilibre et le fonctionnement des écosystèmes, dont l’Homme fait partie intégrante, souligne Jean-Baptiste Mihoub. Ce qui donne le vertige, c’est l’ampleur et la vitesse de ce déclin. »

Les cinq grandes causes de cette sixième extinction, toutes d’origine humaine

« Les causes de cette crise de la biodiversité sont bien connues des scientifiques », rappelle Jean-Baptiste Mihoub.

Conséquence de l’urbanisation, de l’agriculture, de la déforestation ou encore de la destruction des fonds marins, la fragmentation et la destruction des habitats est la première menace qui pèse sur la biodiversité. La surexploitation des espèces constitue la deuxième cause du déclin de la biodiversité. Le changement climatique dont les premiers effets sont déjà visibles risque d’ici quelques années de provoquer de profonds bouleversements écologiques. Quatrième cause, la pollution de l'eau, des sols et de l'air, mais aussi les pollutions lumineuses et sonores affectent directement certaines espèces. Enfin, l’introduction d’espèces exotiques envahissantes qui déséquilibrent le fonctionnement des écosystèmes locaux constitue une cinquième menace pour la biodiversité.

« Nous pouvons affirmer que cette disparition d’ampleur est directement liée aux activités de l’Homme. Une espèce qui représente une part infime du vivant est capable de mettre en péril tout le reste de la biodiversité », affirme le scientifique.

Les humains ne représentent que 0.01% de la biomasse 4 du vivant sur Terre, tandis que les végétaux en représentent 80%, les bactéries 12%, les champignons 2%. Pourtant la biomasse humaine représente aujourd’hui presque dix fois la biomasse des mammifères sauvages et trente fois celle des oiseaux sauvages.

« Cette omniprésence de la population humaine sur la planète, sa croissance exponentielle et l’impact mondialisé de ses activités sur la Terre, ce que nous appelons l’Anthropocène, menace directement la biodiversité », explique Jean-Baptiste Mihoub.

La recherche et la formation pour agir en faveur de la biodiversité

Pour Jean-Baptiste Mihoub, « nous devons être réalistes, mais pas fatalistes. Si le constat est alarmant, la plus grosse erreur serait de ne rien faire et de se résigner ». Il faut, selon lui, revoir profondément notre mode de vie. « La transition écologique ne démarrera réellement qu’à partir du moment où les sociétés feront bouger les autres pôles d’influence que son l’Etat et les industriels. »

« Nous devons en tant que scientifiques, affirme-t-il, mettre en avant des chiffres clés et des scenarios qui, sans être réducteurs, puissent devenir des objectifs concrets et crédibles pour les décisions politiques. Ce qui est fait depuis quelques années sur les émissions de CO2 devrait l’être aussi pour la biodiversité. »

Pour cela, il est nécessaire, selon lui, de créer des systèmes d’observation mondiaux de la biodiversité en partageant les données recueillies localement. 

« Nous manquons de données au niveau mondial. La robustesse de nos modèles n’est pas assez forte. Nous savons qu’il y aura des points de non-retour, mais nous ne sommes pas capables de prédire quand, comment et à quelle échelle », indique-t-il.

Acteur de la science ouverte, Jean-Baptiste Mihoub travaille en réseau avec d’autres chercheurs internationaux pour standardiser au niveau mondial les mesures et les données sur la biodiversité, comme l’ont fait les climatologues au sein du GIEC. Avoir une vision globale de la biodiversité mondiale permettra, selon lui, de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, de mesurer leurs effets et donc de mieux pouvoir les prédire.

 « En tant qu’enseignant-chercheur, nous avons un rôle d’information auprès du grand public mais aussi celui de former de plus en plus d’étudiants, y compris non biologistes, à cet enjeu qu’est la biodiversité avec des connaissances scientifiques universitaires », insiste Jean-Baptiste Mihoub.

A Sorbonne Université, les programmes de formation ont évolué en ce sens. Depuis deux ans, une mineure transdisciplinaire « Environnement » permet aux étudiants de recevoir un enseignement approfondi sur les grands enjeux que sont le climat, l’énergie, la biodiversité, l’urbanisation, la transition agricole, etc. Afin d’entraîner les étudiants à une vision plurielle, la question environnementale est abordée de manière pluridisciplinaire et collaborative à travers des notions scientifiques mais aussi juridiques, politiques, éthiques et philosophiques.

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IPBES : alerte sur l’état de la biodiversité


1 Créée en 2012, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) rassemble plus de 130 états membres. A l’interface entre la prise de décision politique et la recherche sur la biodiversité, elle publie des évaluations scientifiques sur l’état des connaissances sur la biodiversité, les écosystèmes et les contributions qu’ils apportent aux populations. Elle vise à élaborer des outils et des méthodes d’appui aux décisions pour protéger et utiliser durablement les ressources naturelles vivantes.

2 CESCO (Sorbonne Université, CNRS, Museum national d’Histoire Naturelle)

3 Group on Earth Observations Biodiversity Observation Network.

4 La biomasse désigne la quantité totale d'organismes vivants dans environnement déterminé à un moment donné.